Certains livres ont l’art de faire parler d’eux bien avant que quiconque ne les lise. C’est le destin des 190 pages d’un essai collectif à paraître aux Presses universitaire de France (PUF) le 30 avril prochain, un livre dirigé par trois universitaires - la professeur de lettres Emmanuelle Hénin, le professeur d’histoire Pierre Vermeren et le linguiste Xavier-Laurent Salvador. Un temps déprogrammé par l’éditeur à la suite d’une cabale menée par plusieurs intellectuels et journalistes ayant appris sa parution à venir, Face à l’obscurantisme woke (c’est le titre) sera finalement bien en librairie, sans censure donc, mais au terme d’un invraisemblable parcours du combattant qui montre à quel point la critique du wokisme demeure périlleuse au pays de Voltaire.
L’idée de ce livre est née en 2022 d’une rencontre entre la sociologue Nathalie Heinich et l’éditeur Paul Garapon, qui dirige les PUF. Nathalie Heinich est membre d’un comité d’intellectuels créé en 2019 sous le nom d’Observatoire du décolonialisme, qui milite pour préserver «la laïcité et la liberté académique» dans l’université française, en soutenant les enseignants, les chercheurs et les étudiants confrontés à des pressions idéologiques. «Paul Garapon m’a dit qu’il approuvait mes positions et qu’il souhaitait nous aider», relate Nathalie Heinich qui, accaparée par d’autres travaux, décline l’idée de codiriger l’ouvrage mais présente à Paul Garapon au cours d’un déjeuner ses collègues Pierre Vermeren et Xavier-Laurent Salvador.
Dans la foulée, l’idée d’un livre collectif est actée, que Paul Garapon entend d’abord intituler Manifeste anti-woke, avec comme sous-titre : Contre la nouvelle politique identitaire. L’éditeur semble pressé, et envisage une publication au printemps 2023. À la demande des codirecteurs de l’ouvrage, les droits d’auteur seront versés à l’Observatoire.
Le livre doit analyser, dans différents champs disciplinaires, les conséquences de l’émergence de l’idéologie woke dans le monde académique, et le rôle qu’elle joue dans la montée de l’intolérance et de la censure à l’université. Le contexte, il est vrai, n’était pas le même qu’aujourd’hui : les États-Unis de Joe Biden faisaient la part belle à la pensée woke et les universités françaises voyaient l’agitation des campus américains franchir l’Atlantique... Sans que le mouvement de reflux enclenché à la suite de l’élection de Donald Trump ne puisse encore être imaginable.
La démographe Michèle Tribalat écartée du projet
26 auteurs au total se voient proposer de participer à l’aventure. Pierre-André Taguieff, Florence Bergeaud-Blackler, Claude Habib, André Perrin, Samuel Fitoussi, Pierre Valentin... Parmi eux, de nombreux universitaires ou auteurs ayant fait déjà leurs armes sur les sujets qu’ils traitent dans l’ouvrage. Beaucoup - mais pas tous - sont membres de l’Observatoire. La démographe Michèle Tribalat est en revanche écartée à la demande de Paul Garapon. Le chapitre qu’elle propose offre une critique très vive des interprétations statistiques et des thèses de l’anthropologue François Héran, professeur au Collège de France et... auteur également aux PUF. Pierre Vermeren verra dans la mise à l’écart de Michèle Tribalat une première preuve de l’influence du Collège de France dans les décisions éditoriales des PUF. Auprès du Figaro, Paul Garapon assure qu’il a pris sa décision seul et sans se concerter avec François Héran, «car cette contribution était hors-sujet avec le reste du livre, et qu’elle consistait en une attaque ad hominem qui aurait desservi le reste de l’ouvrage».
Exit, donc, Michèle Tribalat. Pour les codirecteurs de l’ouvrage, c’est le prix à payer pour être publiés aux PUF, temple de l’édition universitaire... et donc gage du sérieux et de la reconnaissance académique apportés à leurs travaux.
Mais des dissensions internes à l’Observatoire du décolonialisme vont venir chahuter un peu la publication du livre - qui, entre-temps, a déjà pris du retard. En février dernier, deux mois avant la publication finalement prévue pour le début du mois d’avril, le journal L’Humanité interroge Nathalie Heinich au sujet de la contribution financière du milliardaire Pierre-Édouard Stérin au budget de l’Observatoire. Le logo de l’Observatoire du décolonialisme apparaît en effet sur le site internet du projet Périclès, une plateforme visant à soutenir des initiatives politiques proches des convictions de ce mécène connu pour sa proximité avec la droite conservatrice.
Bien entendu, Nathalie Heinich n’ignore pas cette contribution, décidée en réalité en 2022, mais elle s’étonne d’une telle publicité, et assure que jusqu’ici les deux premières tranches de financement avait été versées par le Fonds du bien commun, une autre entité créée par Pierre-Édouard Stérin mais destinée plutôt à des œuvres philanthropiques et non politiques. «J’ai peu à peu compris, suite à d’autres révélations dans la presse, que Pierre-Édouard Stérin n’était pas un simple philanthrope de droite mais le porteur d’un projet politique assumé, et même s’il n’est jamais intervenu pour donner des orientations à notre Observatoire, j’ai demandé au conseil d’administration de refuser la troisième tranche de financement», explique Nathalie Heinich. Sans succès. Elle démissionne donc avec fracas de l’Observatoire, qui sera rebaptisé Observatoire de l’éthique universitaire, fait savoir les raisons de son départ à des dizaines de journalistes, et s’émeut auprès de Paul Garapon de cette proximité avec le milliardaire devenu sulfureux auprès de la presse de gauche.
Tempête médiatique
Le projet du livre n’est pas abandonné pour autant et sa parution sera annoncée aux journalistes et aux libraires, mais les auteurs suspectent déjà un malaise chez leur éditeur. L’un d’eux assure qu’au cours d’un déjeuner, Paul Garapon aurait déclaré à un autre auteur de la maison être gêné par la parution de l’ouvrage, et vouloir faire le service minimum pour en assurer la diffusion et la promotion - ce que Paul Garapon dément catégoriquement : «Jamais je n’aurais pu dire une chose pareille, aucun éditeur ne publie un livre s’il n’a pas envie d’en vendre le plus possible !»
Reste que quelques semaines plus tard, la directrice de la communication de l’éditeur avertit Paul Garapon d’une tempête médiatique à venir : plusieurs journalistes, de Libération ou de L’Obs notamment, s’intéressent de près à l’ouvrage et comptent dénoncer la parution d’un brûlot anti-woke au sein de la prestigieuse et plus que centenaire maison des PUF... Le lendemain, vendredi 7 mars, c’est l’historien Patrick Boucheron, professeur également au Collège de France, qui déclenche les premières hostilités publiques lors d’une conférence de presse à l’occasion d’une journée de mobilisation contre les coupes budgétaires opérées par Donald Trump au sein de la recherche américaine. «On trouve aussi quelques idiots utiles, dans l’université, tonne l’historien. Il y a des livres qui continuent de paraître. Il y en a un aux PUF qui s’appelle ’Face à l’obscurantisme woke’. Aux PUF ! Aux PUF !»
«L’objet est alors devenu politique, or ce devait être un livre de débats, pas un livre politique, explique Paul Garapon. Il a fallu que je prenne une décision dans l’urgence...» À l’issue du week-end, il se résout à suspendre sine die la publication de l’ouvrage. Les codirecteurs l’apprennent en même temps que la presse. «Le contexte est très défavorable à la publication de l’ouvrage», leur écrit l’éditeur, pointant «le soutien du projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin à l’Observatoire de l’éthique universitaire». «À deux doigts de se trumpiser en publiant un pamphlet anti-woke, les éditions PUF rétropédalent», jubile L’Obs. Rétrospectivement, Paul Garapon assure qu’il n’a jamais été question de censurer l’ouvrage, seulement d’en retarder la publication... «Il a fallu prendre le temps de faire des vérifications», assure-t-il encore. Lesquelles ? Selon Xavier-Laurent Salvador, la question des liens entre Pierre-Édouard Stérin et l’Observatoire de l’éthique universitaire avait déjà été abordée avec l’éditeur, et elle est du reste sans conséquence sur le livre, puisque celui-ci n’émane pas de l’Observatoire, que tous les auteurs n’en sont pas issus et que ni le milliardaire ni aucune des structures qu’il finance n’ont participé, de près ou de loin, à l’écriture de l’ouvrage. «J’avais une maison à préserver, explique encore Paul Garapon. On a revérifié le montage financier, le casting, la qualité des papiers, on voulait être sûr qu’on était droit dans nos bottes».
La parution maintenue, mais désormais contre l’avis des auteurs
Mais le mal est fait : la presse de gauche a gagné, et les codirecteurs du livre crient à la censure. Effet Streisand assuré : voilà un livre non-encore publié mais qui fait déjà les gros titres. Les éditeurs se pressent pour proposer de publier le livre : Albin Michel, Fayard, Ellipse... font des propositions. C’est finalement avec Jean-Luc Barré, le patron de Plon, que la discussion avance. Parmi les auteurs, trois protestent, les autres se rangent à l’idée de publier chez Plon. Avec ce bandeau apposé sur la couverture : «Le livre interdit». On réfléchit à remplacer les auteurs qui menacent de quitter le projet, mais dans l’ensemble, le projet est vite reficelé.
Seulement, coup de théâtre : lorsque l’avocate des codirecteurs du livre, Me Carine Chaix, écrit aux PUF pour leur enjoindre de publier le livre ou de restituer les droits aux auteurs, elle se voit opposer une fin de non-recevoir... À ses arguments juridiques, l’avocat de l’éditeur Me Christophe Bigot répond qu’il s’agit d’un ouvrage collectif, que par conséquent les droits appartiennent exclusivement à l’éditeur, et que du reste, celui-ci compte bien publier malgré tout la version issue des dernières corrections vues avec les auteurs, sans que les droits de ceux-ci ne s’en trouvent nullement violés.
Abasourdis d’abord, les auteurs finissent par se résigner à l’idée qu’ils n’ont désormais plus le choix. «Après la censure, c’est la censure au carré», proteste Xavier-Laurent Salvador, qui estime que «le lien de confiance est rompu» avec son éditeur et que «les mêmes qui nous ont maltraités, se justifient aujourd’hui de nous publier en expliquant que c’est un livre pluraliste... sous-entendu, que certains auteurs sont plus fréquentables que d’autres !» Et de soupçonner à haute voix les PUF de vouloir étouffer l’affaire sans passer pour les maîtres-censeurs, mais sans non plus s’investir pleinement pour la diffusion de l’ouvrage. «C’est ridicule, et vous verrez au contraire que le contenu du livre est très bon, et que nous sommes heureux de le publier», se défend Paul Garapon, qui reconnaît tout de même avoir été «grossier car pris par l’urgence» en «avertissant au dernier moment» les auteurs de sa décision de report. Il s’en est justifié auprès d’eux dans un courrier, s’emmêlant au passage les pinceaux - assurant par exemple que le lien avec Pierre-Édouard Stérin a été effectué par Patrick Boucheron, alors que ce dernier ne l’a jamais évoqué.
Reste que la parution dans la presse cette semaine de deux critiques du livre, par des journalistes ayant manifestement consulté l’intégralité du contenu de celui-ci, y compris de l’avant-propos ajouté in extremis par Paul Garapon et qui n’a pas même été communiqué aux auteurs, inquiète dorénavant ces derniers : «Nous sommes convaincus que Garapon a envoyé le manuscrit pour tuer le bouquin, car cela ne se fait absolument jamais», assure l’un d’eux au Figaro. Si Paul Garapon a reconnu avoir envoyé le manuscrit au Point pour éteindre la polémique, nul ne sait qui l’a également donné à Libération, qui sans surprise, n’en a pensé que du mal...
Quant aux lecteurs, ils pourront se faire leur avis à compter du 30 avril, date à laquelle le livre cessera de n’être qu’un objet médiatique pour retrouver sa vocation première d’objet éditorial.