Procès du meurtre de Lola : dans le XIXe arrondissement de Paris, «ça me fait trop mal au cœur»
Avant que Dahbia B. ne comparaisse au palais de justice à partir de ce vendredi, «Libération» est allé recueillir la parole d’habitants, d’enseignants et de commerçants du quartier, toujours très affectés par le drame survenu fin 2022.
Publié le 16/10/2025 à 21h09, mis à jour le 17/10/2025 à 6h25
A une habituée toussoteuse, le patron du bistrot le Rallye dans le XIXe arrondissement de Paris conseille un «bain bouillant» ou «un verre de whisky pour transpirer puis une sieste». Lui est bien portant, il a quatre stylos noirs dans la poche de sa chemise blanche aux manches remontées jusqu’au coude. Il parle fort comme un vieux garçon de café qui en fait un peu trop. Il a un secret : le meilleur sirop pour la toux, «uniquement sur ordonnance». Il note ça sur une serviette en papier : Tussidane. L’habituée tousse encore, alors qu’elle a arrêté de fumer «après trente ans de clope». Dans une longue parka molletonnée, elle fait la leçon à un fumeur en terrasse.
Quand on évoque l’affaire Lola, le patron marque une pause : «Ah ! Je l’ai bien connue Lola… Ses parents aussi !» La gamine avait un petit chien, le vieux garçon de café aussi. Ils avaient prévu de les promener ensemble ce samedi-là. Mais, la veille, le 14 octobre 2022, Lola Daviet, 12 ans, était retrouvée morte dans une malle. La voix du patron change, il ne veut plus en parler. Ça dure un quart de seconde mais quelque chose s’est brisé dans son regard. Son sourire est suspendu et, un court instant, il est ailleurs. «Je suis désolé, ça me fait trop mal au cœur.»
«Génération Lola»
Tous les jours, Lola passait là, matin et soir. Le bar-tabac le Rallye se trouve au coin des rues Manin et d’Hautpoul, dans le XIXe arrondissement de Paris. Soit pile entre le collège Georges-Brassens, où était scolarisée l’adolescente, et son immeuble d’alors. Là, à côté d’une station essence, un portrait de Lola fait en une sorte de Lego est fixé sur la façade. Il y a presque trois ans, une marche blanche avait eu lieu ici même. Elle avait été silencieuse, rythmée par la répétition de la chanson préférée de celle dont le prénom était alors connu de tous, la Goffa Lolita : «C’était Loli, c’était Lola !» Devant la mairie, Delphine Daviet, sa mère, s’était demandé «comment vivre au présent», «après le tsunami psychologique» qui avait frappé sa famille. A l’époque, rue Manin, il pleuvait. Aujourd’hui, fin septembre, il fait grand soleil. L’artère est en travaux, des marteaux-piqueurs rivalisent avec les moteurs des scooters.
L’homme sans domicile fixe qui avait retrouvé la malle dans laquelle le corps de Lola avait été plié et avait prévenu la police est toujours là. Un poil à l’écart, Sophie descend l’escalier de sa crèche. De l’autre côté de la vitre, ses collègues n’ont pas osé nous ouvrir. La quadragénaire sort en chaussettes, à l’affût : c’est l’heure où les parents viennent chercher les enfants. Ici même, après la mort de Lola, avant l’arrestation de Dahbia B., c’était la panique. «Nous avions peur que ce soit quelqu’un qui frappe au hasard, qui pourrait recommencer.» Depuis, elle ferme mieux les portes vitrées. Un peu plus bas, devant le collège, l’accueil de l’établissement nous refuse l’entrée. On arrête une femme, une prof. Elle sourit, on lui parle du procès d’assises qui va s’ouvrir ce vendredi au palais de justice. Son visage se transforme comme celui du patron du Rallye. Elle est émue, nous montre l’«arbre de Lola» à travers les barreaux qui entourent le collège. Il n’est pas grand, porte des fleurs orange. Devant, il y a un cours d’EPS. Quand la prof parle des élèves, elle les désigne par l’expression «génération Lola». Ils marchaient devant, lors de l’hommage il y a trois ans. Sur un banc, Ylz, 14 ans, attend dehors car il est arrivé en retard en cours. Il est 10h30. On lui fait remarquer que plus il attend, plus il sera en retard. Il hausse les épaules dans son maillot du PSG, le bleu foncé avec les fils blancs sur les manches.
Ylz – un pseudo qu’il s’est choisi – connaissait «un peu Lola». Il était en sixième en 2022, il l’avait croisée «deux jours avant» le drame, au McDo. Timide mais bavard, il se souvient de la cellule psychologique mise en place au collège. C’était bien ? «Je sais pas, pas pour moi. Peut-être pour ceux qui étaient très proches de Lola ?» Selon lui, c’était aussi une excuse pour rater des cours. A l’échelle du quartier, deux autres cellules ont été mises en place, une à la mairie, place Armand-Carrel, une autre dans un local municipal. «Elles n’ont pas été très fréquentées, concède François Dagnaud, le maire socialiste de l’arrondissement. Mais je pense que les habitants étaient soulagés de savoir que cela existait.» Au téléphone, l’élu se souvient de la «solidarité», notamment pour protéger les collégiens des retombées médiatiques. «Toute la communauté a fait bloc, a été très impliquée. Les élèves n’avaient pas besoin que l’on en rajoute.»
«Moment de sidération»
Comme toutes les grandes métropoles, la capitale est composée d’une multitude de petits villages. Ce petit coin du Nord-Est parisien en est un. Le domicile de Lola, l’endroit où elle a été retrouvée, son collège et le commissariat du XIXe arrondissement s’agglomèrent sur quelques dizaines de mètres. Le maire d’arrondissement connaissait le père de Lola, Johan Daviet, gardien de l’immeuble où sa fille a été tuée. Lui est mort subitement le 23 février 2024. Me Clotilde Lepetit, avocate qui met un point d’honneur à éloigner Delphine Daviet des médias, assure qu’il est «mort de chagrin». Avant cela, lui et toute la famille avaient quitté Paris. Direction le Nord, d’où sont originaires les Daviet. A la capitale sont finalement restés les personnages secondaires de ce «moment de sidération», selon les mots de François Dagnaud.
Selon nos informations, Dahbia B. avait pris un café au Rallye le matin même. Plusieurs témoins l’ont également vue au bar-tabac vers 17 heures. Elle transportait une caisse noire d’où dépassait un drap rouge et qui dégageait une forte odeur de javel. La dernière image de Lola en vie a été enregistrée par une caméra de surveillance à 15h11.
Dahbia B. est jugée devant la cour d’assises de Paris à partir de ce vendredi 17 octobre pour «meurtre d’un mineur de 15 ans» et «viol commis sur un mineur avec torture ou acte de barbarie».
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