Mes voisins de table sont sympas. Une grande famille (ils sont 22), venue d’un peu partout en Ille-et-Vilaine, pour certains de plus loin. M. m’explique que son gendre avait déjà fréquenté une initiative du Canon français lors d’un enterrement de vie de garçon, qu’il avait adoré et qu’il a proposé à la famille de se retrouver à l’occasion de ce « banquet breton ». J’opine du chef et je raconte mon histoire d’ami coincé à Paris, sourires compatissants, j’ai un peu honte de mentir à ces gens très aimables mais mon excuse est toute trouvée pour multiplier les photos et prendre des notes sous forme de textos que je m’envoie : « C’est pour mon pote il va être dégoûté. »
Sur la scène, un gentil organisateur prend le micro pour ouvrir les festivités. Il fait longuement applaudir le propriétaire du château de Blossac qui a aimablement accepté d’accueillir, au débotté, l’initiative, après que le château des Pères, situé à une quarantaine de kilomètres, a renoncé à héberger le Canon français suite à une mobilisation locale avec pétition signée par plus de 700 personnes. Ovation pour le propriétaire donc, qui en profite pour expliquer que, sa courageuse décision lui valant certaines animosités et la perte de plusieurs contrats, il en appelle à la générosité des « canonniers », avec possibilité de faire un don sur internet.
Géraud du Fayet de la Tour, fondateur du Canon français et principale figure de l’entreprise au côté de Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse, deux individus d’extraction populaire donc, lance officiellement le banquet. Il en fait des tonnes sur le « terroir », la « ripaille », la « convivialité » et, bien sûr, « la France » et « les Français », non sans prendre le temps de faire huer, au passage, ceux qu’il appelle les « anti-fête » : « On compte sur la Bretagne, c’est la terre de la fête, contre les anti-fête ! » « Les antifas oui », souffle un type derrière moi, provoquant les rires de ses copains.
Ça commence avec un généreux plateau de charcuterie et Michel Delpech dans les enceintes : le Chasseur (évidemment), rapidement on se lève, on se prend bras dessus bras dessous, pas vraiment le choix, et ça chante en se balançant en cadence tandis que « par-dessus l’étang, soudain j’ai vu passer les oies sauvaaaaaages ». La « convivialité » passe aussi par le contact physique non sollicité. Ça enchaîne avec la Marseillaise, tout le monde debout, beaucoup ont la main sur le cœur, ça chante fort, ça s’applaudit, une fanfare prend le relais, on se rassoit, le sang impur a bien abreuvé les sillons, il est temps de dégommer la charcuterie.
Ce sera la seule fois où l’hymne national est lancé depuis la sono, mais il y aura, au cours de l’après-midi, une demi-douzaine de Marseillaise « spontanées » à l’initiative de petits groupes dont le look, la gestuelle et la coordination ne laissent guère planer de doute sur le fait qu’ils fréquentent les tribunes des stades du coin.
Le plat de résistance n’est pas encore arrivé, côté musique on alterne entre une fanfare du Sud-ouest, un groupe de reprises de chansons françaises et les binious du Souffle celtique de Crevin (ville voisine). Soudain tout s’interrompt et le speaker/chanteur annonce alors l’arrivée d’une « star internationale », requérant la pleine attention du public. Quelques minutes plus tard la « star » fait son entrée par le fond du chapiteau et traverse l’allée centrale : il s’agit du cochon, ou plutôt des cochons entiers cuits à la broche, applaudissements, on se rassoit, il est temps de manger la star.
Comme pour la charcuterie, le vin et, bientôt, le plateau de fromage, je me dis que c’est bon mais sans plus. En tout cas ça ne vaut certainement pas les 80 euros déboursés et je repense à l’article que j’ai lu quelques jours plus tôt sur lundimatin : « Le Canon français fait payer cher ce qui existe déjà en gratuit ou à des tarifs abordables, en enrobant le tout d’une histoire, d’un récit sur les français-béret-pinard-bons-vivants, d’un storytelling banal d’une marque qui appelle "concept" le fait de vendre pour le prix d’un pass navigo mensuel ce que toutes les asso de Bretagne font à 25 euros maximum ». Effectivement.
Pour le reste, en réalité, pas grand-chose à signaler. Les banquets du Canon français ne sont pas des meetings politiques au sens classique du terme, au micro c’est le terroir la ripaille et la France mais sinon rien ne dépasse. Un journaliste présent sur place, que j’ai déjà croisé par le passé et qui a compris que je n’étais pas là seulement pour manger du cochon me confirme, en aparté près du bar, que les organisateurs savent que les projecteurs sont braqués sur eux et qu’ils sont donc particulièrement vigilants afin d’éviter tout « dérapage ». Les potentiels excités l’ont visiblement eux aussi compris, et à Goven ce samedi 8 novembre il n’y aura ni chants à la gloire de Bardella ni drapeaux royalistes ni saluts nazis comme cela a pu se produire par le passé.
Un peu d’agitation tout de même à proximité de la table où je suis installé lorsqu’un groupe de jeunes gars, cheveux très courts, physiques de sportifs et tatouages qui ont davantage à voir avec les runes nordiques qu’avec le folklore breton, se prennent en photo au côté d’un barbu, visiblement une star à leurs yeux.
Un coup d’œil me permet de voir que le type en question est Yovan Delourme, plus connu sous son pseudo « Le Jarl », un influenceur rennais d’extrême droite, ancien chef de la sécurité du 1988 Live Club et connu pour son goût du coup de poing, entre autres contre les soirées organisées par « les gauchistes ».
Une figure de la mouvance néofasciste locale dont j’ai pu constater, durant la journée, la popularité auprès de certaines petites bandes de mecs présentes au banquet, malgré une notable tendance à la retenue et à la discrétion.
Il ne fait cependant aucun doute que pour mes voisins comme pour bien d’autres convives, Le Jarl ne représente rien.
D’ailleurs, après le petit moment d’agitation, les gens de ma tablée me disent qu’ils ne le connaissent pas et que, globalement, ils s’en foutent.
Ils sont là pour passer un bon moment, chanter, bien manger et bien boire, et plusieurs d’entre eux me diront que la politique ne les intéresse pas et que la polémique autour de l’organisation des banquets c’est « à cause des réseaux sociaux ».
L’argument de « Ceux qui n’aiment pas s’amuser » semble porter chez plusieurs d’entre eux, j’évite d’insister et m’abstiens de réagir lorsqu’à plusieurs reprises, au bar ou à la pause clope, j’entends parler des « gauchistes » qui ont voulu « gâcher la fête ».
Digression (2) : J’ai fait le choix, avant même de me rendre sur place, de ne pas chercher à « faire parler » les gens, autrement dit de ne pas les entraîner dans des discussions qu’ils n’auraient pas eux-mêmes choisies. Une façon de vivre, autant que possible, le banquet comme l’un des nombreux « canonniers » qui sont venus sans arrière-pensée politique explicite, et donc de tenter d’identifier les principaux traits de cette expérience festive sans faire usage de mes a priori et en n’oubliant pas que par mon identité sociale je ressemble au convive moyen.
L’après-midi s’écoule, plateau de fromages, chants, farandoles, Sardou à plein tubes, et pour finir concert de Mathieu Bost, un compagnon de route du Canon français qui a même signé une chanson éponyme, la seule production originale qu’il offrira au public breton puisque tout le reste de sa setlist se compose de reprises de tubes de variété française. À noter en cours d’après-midi un « C’est à babord/tribord qu’on gueule le plus fort », avec un succès incontesté de bâbord, sans doute une preuve de l’esprit d’ouverture du Canon français, prêt à aller jusqu’à accepter une victoire de la gauche.
Au total, ce banquet de cinq heures peut donc se résumer à : du cochon, de l’alcool, de la chanson française pas récente et plutôt masculine (Delpech, Sardou, Aznavour, Montagné, Halliday, Sébastien, Bruel, Piaf, Vartan…), avec quelques incursions à l’international (type Life is Life ou I Will Survive, qui est toutefois pour bien des gens « la chanson des Bleus » en 1998), et des discours, depuis la scène, vantant le terroir, les traditions et la convivialité. Ni plus ni moins.
Ce qui frappe est, paradoxalement, ce qui est absent : la diversité culinaire (c’est cochon ou rien), la diversité musicale (c’est chanson française ou rien, et rarement récent) et la diversité sociale qui semble écrasée par un processus d’homogénéisation, entre autres vestimentaire, des convives, n’oubliez pas d’acheter votre béret le Canon français pour la modique somme de 39 euros, nous sommes tous des canonniers.
Dans les mots du sociologue Benoît Coquard, cela donne « la promotion sélective d’un passé et de traditions qui parlent à des jeunes nostalgiques d’époques qu’ils et elles n’ont pas directement connues, sauf à travers des récits ou goûts musicaux de leurs parents ». Et au-delà, « faire la fête avec des gens "comme nous", se dire que la bande de potes d’à côté pense comme nous. C’est la promesse d’un entre-soi rassurant, avec le divertissement en prime. » Pas mieux.
Un « entre-soi rassurant » qui, au nom d’un passé mythifié, exclut tout en affirmant inclure et construit un « Nous » qui, sans jamais le dire explicitement, se démarque d’un « Eux » omniprésent par son absence. Et c’est sans doute cela le plus insidieux, au moins autant que cette désagréable impression que si l’on n’apprécie pas c’est parce que l’on méprise la « culture populaire », comme si une fête franchouillarde à 80 euros l’entrée organisée par une entreprise dirigée par deux aristos était la quintessence de ladite culture.
Un banquet qui, aussi « convivial » puisse-t-il se prétendre et aussi aimables puissent être certains convives, en tout cas à l’égard de ceux qui sont sur place et font donc, a priori, partie des leurs, est un espace dans lequel des bandes de petits fachos se sentent comme des poissons dans l’eau et dans lequel des millions de personnes n’auraient besoin que de quelques minutes pour sentir qu’elles n’ont pas leur place. Ce qui n’est pas de l’ordre du détail.
Il est presque 17h, les festivités prennent fin. Sur scène, l’animateur annonce qu’on lui a apporté la carte bleue de Monsieur X ainsi que celle de Monsieur Y, et qu’ils sont invités à venir les récupérer. Avant d’ajouter : « On m’a aussi apporté un string, donc n’hésitez pas non plus ». Ça rigole un peu trop fort autour de moi, il est temps d’y aller.
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