Maxime Audinet : « Xenia Fedorova relaie activement et sans ambiguïté les récits russes, et les adapte aux audiences françaises »
Publié le 10 juin 2026
L’ancienne directrice de la chaîne de télévision RT France, Xenia Fedorova, apparaît désormais comme une figure clé de CNews et du « JDNews ».
Le chercheur Maxime Audinet nous éclaire sur le parcours et le rôle joué par cette « actrice de l’influence russe » au sein de l’écosystème médiatique de Vincent Bolloré.
Depuis l’enquête du Monde publiée le 26 mai dernier, suivie de celle de Mediapart, Xenia Fedorova, ex-directrice de RT France, filiale du média russe d’influence d’État RT, et désormais intégrée au groupe de médias de Vincent Bolloré (JDNews, CNews, CStar), défraie la chronique.
Au point que le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, l’a accusée le 29 mai d’être une « propagandiste patentée » et que le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a été interpellé le 1er juin au micro de France Inter sur le renouvellement de son titre de séjour. Même le président Emmanuel Macron y a fait une allusion le 4 juin, renvoyant à ses propos de 2017 qualifiant RT France et Sputnik d’« organes de propagande ».
Maxime Audinet, professeur junior et titulaire de la chaire « Stratégies d’influence et de contre-influence en contexte numérique » à l’Institut national des langues et des civilisations orientales (Inalco) et auteur d’Un média d’influence d’État. Enquête sur la chaîne russe RT (INA Éditions, 2024), nous éclaire sur le rôle joué par Xenia Fedorova dans l’écosystème médiatique de Vincent Bolloré.
Qui est Xenia Fedorova ?
Maxime Audinet : Xenia Fedorova est née en 1980 à Kazan (Tatarstan). Elle a réalisé l’intégralité de sa carrière chez Russia Today (devenue RT), le principal média d’État transnational et organe de propagande médiatique russe financé par le Kremlin. Elle rejoint la chaîne à ses débuts, en 2005, au moment où Margarita Simonian, la patronne incontestée de RT depuis deux décennies, est propulsée à la tête du réseau par ses cofondateurs Mikhaïl Lessine, ex-ministre des Communications, et Alexeï Gromov, l’actuel premier directeur adjoint de l’administration présidentielle en charge des relations entre le Kremlin et les médias. Contrairement à ce que suggère sa page Wikipédia francophone, et selon plusieurs témoignages, Xenia Fedorova n’aurait pas de formation journalistique et ne serait pas diplômée de la prestigieuse faculté de journalisme de l’université d’État de Moscou. Son parcours avant 2005 reste méconnu. Elle commence comme directrice du service des actualités internationales en 2005. Rapidement, elle gravit les échelons et devient directrice de la diffusion de l’information pour la Russie, la CEI (Communauté des États indépendants) et les États baltes entre 2012 et 2014. Durant cette période, elle travaille surtout sur les contenus russophones de RT. Après un détour à Berlin, où elle pilote l’agence de presse Ruptly et obtient un MBA en industries créatives, elle devient directrice de la chaîne de télévision RT France, lancée en décembre 2017 à Paris. Avec 170 employés, la déclinaison française de RT est alors le plus grand bureau du réseau à l’étranger — plus important que RT America, RT UK ou RT Deutsch — et la filiale la plus exposée médiatiquement en Europe.
RT France est interdite de diffusion au sein de l’Union européenne, en mars 2022, après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, mais elle peut continuer à produire des contenus, ce qu’elle fait jusqu’à son placement en liquidation judiciaire, en 2023. La majorité de ses employés est alors licenciée. Dans les mois qui suivent, l’écosystème médiatique de Vincent Bolloré est quasiment le seul à recruter des anciens de RT, comme Stéphanie de Muru sur Europe 1, Olivier de Keranflec’h ou Thomas Bonnet sur CNews. D’autres médias comme Omerta ou Valeurs actuelles en accueillent aussi, mais les médias de Vincent Bolloré en concentrent l’essentiel.
Les discussions concernant le recrutement de Xenia Fedorova chez Bolloré auraient débuté en juin 2023, notamment par l’intermédiaire de Serge Nadjar, le directeur général de CNews. On apprend d’ailleurs dans Les Jours qu’elle lui est directement rattachée et en CDI. Il faut attendre début 2025 pour la voir intervenir dans les canaux de Vincent Bolloré, avec une première chronique dans le JDNews et, le 6 février, sur CNews, dès le lancement de l’émission « L’Heure Inter ».
En mars, elle assure sur Europe 1 et CNews la promotion de son livre Bannie (Fayard), avant de devenir une invitée régulière.
Lorsqu’il la reçoit pour présenter son livre dans « L’Heure des pros », Pascal Praud, même s’il « ne [prend] pas [Vladimir Poutine] pour le plus grand démocrate », dit trouver le point de vue de Xenia Fedorova « intéressant, [parce] que c’est la position russe qu’on ne veut pas entendre », tandis qu’Eric Naulleau conteste le discours « très choquant » et « 100 % aligné sur les positions du Kremlin » de l’invitée.
En mai, elle devient chroniqueuse pour le JDNews et, en septembre, présentatrice de l’émission « Lumières orthodoxes » sur CStar et CNews.
D’abord prudente, elle finit par répercuter de nombreux éléments du récit officiel russe. Sur la guerre en Ukraine, par exemple, elle parle d’un « conflit » ou d’une « opération militaire » plutôt que d’une invasion.
« Ses liens avec l’écosystème d’influence informationnelle de la Russie sont manifestes »
https://larevuedesmedias.ina.fr/xenia-f ... ws-bollore
