Matrix, monarchie et culte du QI : Curtis Yarvin, le gourou du trumpisme qui veut éteindre la démocratie
L’ingénieur informatique et blogueur «néoréactionnaire» est devenu une référence de l’extrême droite américaine, de J. D. Vance à Tucker Carlson. Ses idées ouvertement obscurantistes s’inscrivent dans le courant de pensée des «Lumières noires».
Cheveux longs et perfecto sur les épaules, on pourrait croire qu’il s’inspire de Slash, le guitariste des Guns N’Roses.
Sa pensée radicale pourrait se résumer dans le titre du tout premier album du groupe américain : Appetite for Destruction.
La comparaison s’arrête là entre les légendaires rockeurs et Curtis Yarvin, ingénieur informatique et blogueur «néoréactionnaire» qui irrigue le trumpisme new look, du vice-président des Etats-Unis J. D. Vance, qui dit adhérer à ses idées, à l’ex-animateur de Fox News et relais de thèses complotistes Tucker Carlson, qui l’invite dans ses shows.
Curtis Yarvin, 51 ans, qui s’ébroue depuis 2020 sur sa page Gray Mirror, à laquelle ses fans peuvent s’abonner pour 100 dollars par an, veut mettre fin à la démocratie, «une expérience ratée», et prône le retour à la monarchie, mais dirigée par un entrepreneur de la Tech.
Sa philosophie ouvertement obscurantiste tient dans un concept aux accents ténébreux : les «Lumières noires» (Dark Enlightenment, en VO), inventé par le théoricien britannique Nick Land en écho aux Lumières du XVIIIe siècle, qu’il faudrait éteindre. Quelques jours avant l’investiture de Donald Trump, l’idéologue a donné un entretien au New York Times où il a déclaré ne pas croire «du tout au vote» et a estimé que l’Amérique devait surmonter sa «phobie des dictateurs». S’il est difficile de connaître son influence réelle sur les cercles de pouvoirs trumpiens, certaines de ses intuitions se révèlent aujourd’hui troublantes : le 17 janvier 2022, un mois avant l’invasion russe en Ukraine, il appelait à «donner à la Russie carte blanche sur le continent» européen.
Nouveau prophète de l’extrême droite américaine, Curtis Yarvin, que Libération a tenté de joindre en vain, vient des confins du Web viriliste. Il se fait connaître dans les années 2000 sous le pseudonyme «Mencius Moldbug», avec lequel il publie ses premières notes de blog. Ses obsessions antidémocratiques plaisent à l’Alt-Right 2.0, cette mouvance au pessimisme radical qui, sous couvert d’humour douteux, entretient des penchants racistes et antisémites.
En 2007, Curtis Yarvin publie son «argumentaire contre la démocratie : dix pilules rouges», référence explicite à la main tendue de Morpheus à Neo dans Matrix : pilule bleue, il se rendort ; pilule rouge, il accède à la vérité. Un classique de la culture complotiste en ligne, repris plus tard par Elon Musk sur Twitter (devenu X) : «Take the red pill.» Mais c’est en 2017, lorsque Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, le cite comme référence que son nom perce dans le débat public.
Curtis Yarvin s’inscrit dans le courant du «techno-monarchisme»
En ligne, ses textes difficilement lisibles jusqu’au bout démontrent une pensée erratique. «Ce sont souvent une succession d’élucubrations invérifiables parsemées de références historiques et littéraires», observe Maya Kandel, chercheuse spécialiste des Etats-Unis. Curtis Yarvin, qui se décrit comme un «seigneur sith», tel Palpatine travaillant à la restauration de l’Empire, se vit en activiste antisystème, soit contre ce qu’il désigne la «cathédrale», prétendue alliance des médias «mainstream» et du monde universitaire «woke» à déboulonner. L’ancien étudiant à Berkeley (Californie) propose de remplacer le pouvoir démocratiquement élu par un «CEO national», un PDG qui dirigerait le pays comme une entreprise, «de façon très verticale».
Couplant puissance technologique et autoritarisme, le gourou s’inscrit ainsi dans le courant du «techno-monarchisme», variante de la broligarchie, ce groupe de milliardaires de la Tech et de la finance hostiles à l’Etat. «Yarvin Curtis est utile aux entrepreneurs de la Tech, car il offre une justification pratique aux inégalités et à l’accumulation de richesses par quelques-uns», analyse Maya Kandel. Pour lui, tous les individus ne sont pas égaux, et le régime démocratique, supposé antiméritocratique, bride les compétences intellectuelles de grands chefs d’entreprise. Son raisonnement épouse le «culte du QI» dans le monde de la Silicon Valley, relève l’historien canadien Quinn Slobodian, auteur du Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie (Seuil).
Une question : Trump est-il un bon PDG de la nation, aux yeux de Curtis Yarvin ? «Franchement, je lui donne un C-», tacle le blogueur sur Gray Mirror, le 7 mars, reconnaissant toutefois au chef d’Etat un début de mandat «sans précédent de l’échelle de Richter». Mais, poursuit-il, «il ne peut pas rester à son niveau actuel de pouvoir – qui est trop élevé pour être soutenu, mais trop bas pour réussir. Il doit continuer à faire des choses qui n’ont jamais été faites auparavant. Dès qu’il cesse d’accélérer, il se bloque et explose». Curtis Yarvin ou la fin de la démocratie à toute berzingue.
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