.................Jean-Yves Le Drian sur Daech : « La position de la France c’est qu’il n’y a pas de retour »...................
Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, est à New York depuis jeudi pour présider au nom de la France le Conseil de sécurité des Nations Unies. Il évoque dans un entretien à Ouest-France la permanence de la menace que constitue Daech, même si l’organisation terroriste vient de perdre ses derniers bastions en Irak et en Syrie.
Il intervient également sur la question du retour en France des djihadistes. « Il n’est pas question de retour » affirme le ministre des affaires étrangères.
Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, répond aux questions d'Ouest-france. Sur le retour des djihadistes françaises parties en Irak et en Syrie, il considère que ce sont des « combattantes » qui doivent être « traitées comme telles ». La position de la France est « très claire depuis le début », « c'est qu'il n'y a pas de retour ». Entretien.
Le Conseil de Sécurité, sous votre présidence, a adopté une résolution jeudi pour la lutte contre le financement du terrorisme. L’organisation Etat islamique a perdu ses derniers bastions territoriaux, mais Daech est-elle vaincue ?
D’abord il faut se réjouir de la fin du califat territorial, de l’occupation territoriale de Daech, de ce combat qui nous a mobilisés depuis 2014. Et qui a fait beaucoup de victimes, en Syrie et en Irak, mais aussi en France, en Europe, avec le terrorisme lorsqu’il a frappé des victimes innocentes. Ce combat a donné des premiers résultats, c’est une belle victoire, qui est due aux forces démocratiques syriennes, dont il faut reconnaître la détermination, le courage. Et c’est aussi une victoire due à l’action de la coalition, et aux forces françaises en particulier.
Mais, ce combat n’est pas fini, parce que si Daech territorial est tombée, Daech clandestin continue. Avec des excroissances potentielles dans d’autres pays. On voit les tentatives qui sont menées de transit des combattants vers l’Afghanistan, vers l’Indonésie, vers la Libye. Et puis il y a les réseaux qui continuent à fonctionner. C’est pourquoi la résolution est importante pour combattre le financement du terrorisme. Parce que ce financement utilise de nombreuses formes pour permettre l’achat d’armes, le paiement d’un certain nombre de combattants. Et donc, ce que nous avons réussi ici à New York c’est de mettre en place des normes pour éviter ces dérives.
La fin de Daech soulève la question du retour potentiel de certains djihadistes français. Quelle est la position de la France sur ce sujet, vis-à-vis des adultes et vis-à-vis des enfants ?
C’est qu’il n’y a pas de retour. La position de la France est très claire depuis le début. Ceux qui sont Français et qui ont combattu dans les rangs de Daech ont combattu la France. Ce sont donc des ennemis, et il faut qu’ils soient traités et jugés là où ils ont commis leurs crimes, singulièrement en Irak et en Syrie. Ils doivent accomplir là-bas les peines qu’ils méritent en fonction des décisions des tribunaux d’Irak. Cela se fait, c’est en cours, cela a déjà eu lieu. Et potentiellement, demain, de ce qu’il se passera en Syrie. La Syrie, c’est un autre cas, parce que la guerre n’y est pas finie. Malgré la victoire qui vient d’être emportée à Baghouz. Il importera qu’il y ait à ce moment-là les procédures judiciaires pour les juger.
Opérez-vous une distinction entre djihadistes hommes et femmes ?
Ce que je viens de dire vaut pour les hommes et pour les femmes. Pour les femmes comme pour les hommes. Parce que lorsqu’on va en Irak et en Syrie, en 2014, 2015, 2016, c’est généralement pour combattre. Je note avec attention la forme de compassion qui existe de la part d’un certain nombre d’avocats de femmes, mais ce sont des combattantes, des militantes du djihadisme. Elles doivent donc être traitées comme telles. Alors, il y a le problème des enfants. Et des enfants en bas âge dont les mères pourraient éventuellement renoncer à assurer la garde. Cela se voit au cas par cas, en relation avec la Croix Rouge.
Avec beaucoup de vigilance, parce qu’il ne faut pas faire d’angélisme sur ces affaires. Parce qu’il y a aussi une espèce d’utilisation, de manipulations qui peuvent être faites de la compassion humaine. Donc, la France respectera le droit, et respectera aussi la sécurité des Français. Le droit et la sécurité des Français, ce sont les principes fondamentaux de notre position sur ce sujet.
Vous avez présidé le Conseil de Sécurité, dans un monde où le nationalisme connaît un regain de force. Avec une Chine qui monte en puissance, une Russie qui utilise souvent son véto et des Etats-Unis très repliés sur leurs stricts intérêts. L’Onu sert encore à quelque chose ?
Ecoutez, j’ai présidé le Conseil de sécurité pendant trois jours, c’est d’abord un grand honneur et une grande fierté de servir son pays dans ces conditions. Et surtout de marquer la place de la France dans la communauté internationale. Et pendant ces trois jours, les Nations-Unies ont voté trois résolutions, qui concernent la lutte contre le terrorisme mais aussi la situation au Mali et en République du Congo. Donc, cela marche. Mais, il y a un certain nombre d’acteurs qui n’ont peut-être pas intérêt à ce que cela continue à bien marcher.
Et quand on voit comment nous sommes entrés dans une crise de confiance, de ce qu’on appelle le multilatéralisme. Et qu’est-ce que c’est ? C’est le fait que les pays du monde se considèrent comme égaux les uns par rapport aux autres, et qu’ils doivent ensemble respecter des règles de droit international. Et que les grands enjeux du monde doivent se régler par des principes sur lesquels les différents pays se mettent d’accord par la coopération, et non par la confrontation. C’est cela le fond de cette institution.
Certains ne sont pas dans cette logique…
Oui, c’est le cas des Etats-Unis qui se replient sur eux-mêmes et qui considèrent que le rapport de force est le critère de régulation des relations entre les peuples et entre les Etats. On l’a vu pour le climat, on l’a vu pour le commerce. On le voit pour les crises du Moyen-Orient ou de l’Iran. Et vous avez la Russie qui, quand même, a une certaine propension à bloquer le fonctionnement du Conseil de sécurité quand cela ne lui plaît pas, en utilisant le droit de véto à l’extrême. Et puis vous avez la Chine, qui se déclare active pour le multilatéralisme, mais dont on se demande si le multilatéralisme qu’elle souhaite n’est pas un multilatéralisme à un sens, c’est-à-dire les routes de la soie dans une seule direction. Même si les discussions que nous pouvons avoir, que le président Macron a eu avec le président Xi Jinping, montrent qu’il y a des évolutions.
Il n’empêche qu’il nous faut refonder le multilatéralisme. Et faire en sorte que les puissances de bonne volonté qui veulent bien agir dans cette refondation le fasse ensemble, face aux grands enjeux que sont le climat, le terrorisme, l’enjeu numérique, celui de l’éducation, celui de la lutte contre les inégalités, la pauvreté dans le monde. Tout cela doit permettre de se réunir pour être la force de proposition et la force de vigilance à la fois. C’est ce que va essayer de lancer la France dans les prochains jours, en bonne articulation avec l’Allemagne, pour créer cet esprit.
Vous avez suivi le match Strasbourg-Guingamp dans un bistrot à New York, avec les Bretons de New York. C’est important ce type de rendez-vous ?
A New York il y a une association de Bretons comme dans d’autres grandes villes du monde, c’est pour moi toujours un plaisir de les retrouver. Parce que c’est une ambiance amicale, on est immédiatement de plain-pied et très détendus. Malheureusement, Guingamp a perdu. Mais pour moi, la Bretagne c’est un ancrage vital. C’est pour moi la manière de retrouver en permanence la réalité de la vie et d’éviter de tomber dans les pièges du hors-sol.
C’est ce qui manque aux politiques souvent ?
Cela peut leur manquer, mais je considère que c’est essentiel pour assumer des responsabilités et ne pas se laisser emporter par les ivresses du pouvoir, ou le côté un peu irréel du fonctionnement quotidien. Moi j’aime bien revenir les pieds sur terre et les chaussures dans la glaise.
Cela vous amuse de passer du Conseil de sécurité au « Tout va bien », le bistrot des Bretons de New York…
Oui, il s’appelle « Tout va bien », le bistrot des Bretons ici. Et en plus c’est un bistro qui est tenu par un Lorientais. Donc y a toutes les raisons pour y aller de temps en temps…
Source:Ouest-France.