«Moi, si je fais la même chose qu’elle, il m’arrivera quoi ?» : de Lille à Marseille, les Français face à la condamnation de Marine Le Pen
Justice pour les uns, complot pour les autres, la peine dont a écopé la leader d’extrême droite continue pourtant de diviser. «Libé» est allé à la rencontre de Français de tous bords politiques pour recueillir leurs impressions.
Quelques jours après la condamnation de Marine Le Pen, la France reste polarisée.
Ces quatre années de prison, dont deux ferme (aménagées sous bracelet électronique), 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité effectifs immédiatement ne sont que justice pour les uns, magouille politique des juges pour les autres, qui espéraient voir la députée du Pas-de-Calais élue présidente en 2027. Alors que le Rassemblement national organise un meeting de soutien à sa championne à Paris dimanche, pendant que La France insoumise et Les Ecologistes organiseront une contre-manif, Libération est allé à la rencontre de Français de tous bords politiques, en Seine-et-Marne, à Lille et Marseille, pour prendre le pouls du pays.
En Seine-et-Marne, «comme par hasard, ça tombe sur la favorite pour 2027»
Au détour d’une rue pavée de Nangis (Seine-et-Marne), une télé perchée dans le recoin d’un commerce évoque la récente condamnation de Marine Le Pen en continu. Du CNews à plein volume. Plus loin, au milieu des immenses silos à grains visibles partout dans ce territoire agricole, Jean-Baptiste, routier perché dans la cabine de son camion blanc, a depuis longtemps fait taire les bulletins d’actualité. Il essaye «d’écouter les infos le moins possible», mais le trentenaire est bien au courant de la situation de la leader du Rassemblement national. Il considère cette décision judiciaire «injuste», car «tout le monde magouille en politique». «Les gens croient en elle et en ses idées. Je ne comprends pas comment on peut lui interdire de se présenter à la présidentielle et donc à ses électeurs de s’exprimer», ajoute-t-il. La poudre de maïs finit de s’écouler de sa benne. Il reprend la route.
A deux pas de la coopérative agricole de cet ancien bastion communiste, deux retraités nangissiens depuis toujours dénoncent eux aussi un «deux poids, deux mesures». «Est-ce que les magistrats punissent tout le monde de la même façon ? Non. Et là, comme par hasard, ça tombe sur la favorite pour 2027», fustige Claude, ancien communiste issu «d’une famille ouvrière du coin». Alors qu’il dénonce une «hargne contre Marine le Pen», Isabelle, sexagénaire aux cheveux roux méchés, opine et consent. Elle s’insurge : «La justice est politique, c’est clair.» A deux pas, quelques ouvriers sortent de la sucrerie de Nangis pour la pause du midi. «Elle n’a rien fait de mal, Le Pen», lance-t-on. La condamnation de la députée est qualifiée de «démesurée», à l’allure de «complot».
«
On joue, on perd, on paye : c’est le jeu pour tout le monde, y compris pour les politiques», rétorque de son côté Michel Dumur, ouvrier du BTP tout droit sorti d’un grand trou béant sur le trottoir. Lui a fait «quelques conneries» par le passé et «s’est fait serrer par les flics». Alors, il ne voit pas «pourquoi ça serait différent pour Marine Le Pen. Personne ne doit être au-dessus des lois», ajoute le sexagénaire en époussetant son pantalon de chantier. Celui qui se définit comme centriste ne croit pas pour autant à la mort politique de la députée frontiste. «Si c’est Bardella qui passe en 2027, Marine Le Pen, même condamnée, continuera de tirer les ficelles de son parti, enfonce-t-il. Cette situation peut même leur faire gagner des électeurs.»
Claudine, 65 ans, qui tire à bout de bras sa poussette de marché, croit également que Marine Le Pen ne disparaîtra pas «juste pour ça». Elle sera toujours derrière, «pour assurer le coup». Elle a «quand même amené le parti là où il est aujourd’hui». La Nangissienne se rapproche. Elle dit tout bas vouloir se renseigner sur la pétition lancée en faveur de l’élue, une «battante». Et de toute façon, en politique, «il y a toujours moyen de s’en sortir, soutient Mas, technicien accroupi autour d’une conduite de gaz. Tous les coups sont permis. Si elle veut vraiment se présenter, elle peut toujours trouver des subterfuges».
Alors que le soleil est toujours à son zénith, Aida, étudiante, file à toute allure prendre son train, dont les roues crissent déjà au loin. Essoufflée, elle bougonne que Marine Le Pen aura «toujours de l’influence malgré tout». Avant de s’engouffrer dans la gare, elle lâche : «
Et elle n’ira même pas en prison, elle aura seulement un bracelet électronique. Ça, c’est le prank de l’année.»
Quelques dizaines de mètres plus loin, sur la Grand-Place, Sylvie et Alain profitent du beau temps. Le couple, qui vit à Compiègne, dans l’Oise, a rallié la capitale des Flandres pour fêter les 65 ans de Sylvie. Quant à Marine Le Pen, c’est peu dire que tous deux ne voient pas les choses de la même façon. «Cette condamnation, c’est une vengeance politique, comme ils ont fait à Fillon», assure Alain, coiffeur retraité de 73 ans. «S’il y a faute, il y a faute, lui oppose sa compagne. Nous, dès qu’on en fait une, on nous saigne : pourquoi est-ce que ce serait différent pour elle ?»
A l’angle du boulevard Carnot et de la rue des Bons-Enfants, Olivier, 50 ans, attend son taxi avec ses valises éparpillées autour de lui. Ce natif de Valenciennes, qui se présente comme pasteur protestant, a été condamné il y a longtemps, pour outrage («alors que je n’avais rien fait»), et a vu un CDI lui passer sous le nez. Finalement, constate-t-il, c’est peut-être la même chose qui risque d’arriver à Marine Le Pen.
A Marseille, «les juges, c’est une secte !»
L’heure de pointe du café du matin est passée, la terrasse du Colombia s’est déplumée. Place aux retraités qui l’ont douce dans ce coin chic des quartiers Sud de Marseille, où la droite traditionnelle avait son rond de serviette à table avant que le RN ne pique la place. Carole était «très indignée» en entendant le jugement prononcé à l’encontre de Marine Le Pen. Pas tant par la condamnation – «il y a des preuves, elle était dans l’illégalité» – mais par cette exécution provisoire de la peine d’inéligibilité, qui semble à cette secrétaire médicale de 56 ans «tirée par les cheveux» : «La République des juges, ça me dérange beaucoup de penser que ce soit possible, pour moi ce sont des gens qui s’engagent dans une profession avec une éthique, comme les médecins. Mais trop de faisceaux convergent. Toutes ces affaires qui sortent pile poil, quand il le fallait… Comme pour Strauss-Kahn !»
«La séparation des pouvoirs, ce n’est pas pour rien. Sinon, c’est l’anarchie !» estime Tiphaine, infirmière de 45 ans.
A Lille : «Tu as volé, tu paies, c’est tout»
«Marine, Marine, Marine… Y en a marre, de la Marine !» s’exclame Salah, 65 ans. Le Lillois, retraité de la métallurgie, jette un regard navré autour de lui. Ce jeudi 3 avril, la manifestation organisée par la CGT du Nord contre la réforme des retraites et pour défendre les services publics, les salaires et les emplois n’a pas fait le plein, loin de là. «On devrait parler du sort des travailleurs plutôt que de Marine Le Pen», déplore Salah. Pour lui, les choses sont simples : «Pas de traitement de faveur pour l’enfant gâtée ! Moi, si je fais la même chose, il m’arrivera quoi ? C’est une voleuse en col blanc, point final.»
Casquettes sur la tête et lunettes fumées sur le nez, Mohamed, 44 ans, et Djamel, 53 ans, se tiennent un peu à l’écart du cortège pour pouvoir discuter. Ces salariés de Vertbaudet ont participé à la grève de 84 jours qui a permis d’arracher des hausses de salaires au printemps 2023. «Ça prouve que la lutte paie !» se réjouissent les deux collègues, qui s’étonnent des réactions politiques après la condamnation de la cheffe de file du RN. «Y en a qui se font des films ; certains pensent même que c’est voulu par le parti pour pouvoir faire monter Bardella… N’importe quoi !» lâche Mohamed. «
Il n’y a rien de politique, complète son confrère. Tu as volé, tu paies, c’est tout.»
«
C’est bien que les magistrats soient allés jusqu’au bout malgré les pressions, estime un Lensois de 58 ans, venu défiler pour défendre le service public. Ça montre que notre démocratie fonctionne toujours, même si ça pose pas mal de questions sur la morale de nos politiques.»
L’invitation de Marine Le Pen au journal de 20 heures sur TF1, le soir même de sa condamnation, l’a profondément choqué. «
Pourquoi offrir une tribune à ceux qui se font rattraper par les affaires ?»
Près de la brasserie, Tiphaine, infirmière de 45 ans, craint les postures accablant l’institution judiciaire, surtout venues des politiques : «
La séparation des pouvoirs, ce n’est pas pour rien. Sinon, c’est l’anarchie ! Je ne comprends pas que l’on puisse s’en prendre à la justice. Mais c’est le contexte ambiant, quand on n’est pas content, on menace…» Elle signera peut-être la pétition lancée par les partis de gauche pour la défense de l’Etat de droit, mais pour l’heure, elle doit filer, ses patientes l’attendent.
Critiquer les juges, les menacer, «ce n’est pas bien» concède Gilbert, 57 ans, qui squatte la terrasse avec ses amis Olivier et Laurent. «Mais quand même, nuance aussitôt le Marseillais, pourquoi un tiers d’entre eux sont syndiqués ? Forcément, ça porte un doute sur le jugement…» «Les juges, c’est une secte !» peste Olivier derrière ses lunettes fumées, mais Gilbert n’avait pas encore fini sa liste de griefs : «Et puis si ça avait été vous ou moi, est-ce que la date du procès en appel aurait été avancée ? Et cette exécution provisoire, on fait comment si elle n’est plus considérée comme coupable ? Non, les juges ne devraient pas se mêler de politique. Ils ont tapé sur Sarko, sur elle…»
Ghalem, parti chercher un café, attrape le débat en route. «
Ils méritent la sanction, on parle d’emplois fictifs, d’argent public !» tranche le quinqua, qui gère une société de transports logistique. «
Moi je paye l’Urssaf, la TVA, si je décaisse je vais en prison. Ce sont eux qui inventent les lois et il ne faudrait pas les leur appliquer ? Ils ne devraient construire des prisons que pour les politiques !» Marine Le Pen «n’avait qu’à réfléchir avant» au risque d’inéligibilité, balaie-t-il : «Le comptable du parti qui met 10 000 euros de salaire à un chauffeur, il le sait, quand même, qu’il détourne !» Gilbert, qui vote RN, acquiesce mais grommelle : «Ils ont piqué dans la caisse, d’accord, mais les autres aussi, et ce n’est pas de l’enrichissement personnel…» Ghalem reste incorruptible : «Marine Le Pen l’a dit elle-même, tout délit doit être puni, elle n’a qu’à donner l’exemple.
Tu imagines si demain, la France est dirigée par un président voleur, ça voudra dire quoi ?»
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