«On n’est jamais préparée à vivre un viol»
Alors que le réquisitoire définitif du parquet de Paris est attendu sur le volet des violences sexuelles, ces femmes se sont confiées à Libération dans l’espoir d’obtenir la suppression des publications ordurières de Branco – d’où leur anonymat –, et dénoncer l’attitude du conseil, qui multiplie les plaintes, les notes et les requêtes pour tenter de gêner l’avancée du dossier. Parmi celles visées par sa logorrhée haineuse, Marie (1) a subi les attaques les plus violentes et les plus directes. Et pour cause : tout démarre avec son dépôt d’une main courante décrivant un viol, le 29 avril 2021. Auprès de Libération, elle remonte le fil des faits décrit à la justice. En 2018, très admirative de l’avocat engagé, elle dit l’avoir félicité spontanément sur Instagram à la publication de Crépuscule, son pamphlet anti-Macron nouvellement paru (qui a eu son succès en librairie). Ils ne se connaissent pas, mais il répond. La jeune femme souhaite suivre, comme lui, des études de sciences politiques, et il lui propose une rencontre. Elle a 20 ans, lui va déjà sur ses 32. «J’étais si naïve, j’ai cru à une discussion intellectuelle, je n’ai pas vu la drague, retrace la jeune femme. J’y suis allée sans aucune arrière-pensée, sans aucune méfiance.»
Après une première promenade au jardin du Luxembourg, dans le Ve arrondissement de Paris, durant laquelle il est «agréable et poli», Juan Branco lui propose un nouveau rendez-vous en début de soirée sur les quais de l’île Saint-Louis. Il apporte des chaises et des bières. Une ou deux heures passent. Le téléphone de Marie n’a plus de batterie. Il lui glisse alors résider juste en face, à dix mètres, et l’invite à entrer. Une fois chez lui, Branco propose du whisky et des cachets de Lamaline, un antalgique à base d’opium, de Doliprane et de caféine. Intimidée de se retrouver dans l’intimité de cet avocat déjà célèbre et si prometteur, ainsi que par la tournure prise par leur rencontre, elle accepte. Lui en avale, dans ses souvenirs, «le triple» de sa dose.
Soudain, le comportement de Branco change. «J’ai d’abord esquivé ses baisers, gênée. Puis il a commencé à vriller, à devenir de plus en plus insistant, décrit Marie. Il s’est jeté sur moi, m’a léché l’oreille, m’a proposé du sexe oral, réclamé un jeu érotique avec les pieds. A chaque avance, chaque attouchement, chaque fois où il est revenu à la charge, j’ai dit non.» Elle dit voir le piège se refermer sans réussir à partir, figée dans une forme de déni : cet homme qu’elle trouve instruit et intelligent va forcément finir par l’écouter, l’entendre, se calmer, cesser, même s’il a déjà dépassé les limites ?
Il a continué. «On n’est jamais préparée à vivre un viol. C’est terrifiant de voir quelqu’un que vous avez idolâtré pendant des années se transformer en prédateur sexuel face à vous», affirme Marie. Dans sa tête, tout se bouscule. Ses affaires sont éparpillées, la porte sûrement fermée à clé. Elle le sait sous l’emprise de substances. Et si fuir le rendait agressif ? «J’avais peur qu’il me rattrape et qu’il soit dix fois plus violent», poursuit la jeune femme, qui a lutté longtemps contre le sentiment de culpabilité de ne pas s’être échappée ou débattue. Avec le recul, elle pense que son instinct de survie a pris le dessus : «J’ai seulement réussi à lui demander de mettre un préservatif. Inconsciemment, je savais qu’une grossesse non désirée ou une maladie serait une double peine.»
Sous le choc, incapable de bouger, elle sombre et ne se sauve qu’au matin. Sur les conseils de sa cousine avocate, à qui elle se confie, elle se rend au commissariat. Le surlendemain, elle lit, dévastée, le contenu de sa déposition dans la presse, tronquée et déformée. La contre-attaque de son agresseur est aussi, selon elle, particulièrement mensongère : il donne alors sur Facebook, ainsi qu’à certains de nos confrères, une version romantique de la relation, niant toute contrainte. A l’époque, déjà, une plainte pour violation du secret de l’enquête est déposée par son conseil Nicolas Paganelli, finalement classée sans suite. Mais une instruction débute néanmoins sur le fond. Après avoir hésité à stopper les démarches par peur des représailles, Marie est entendue à plusieurs reprises.
«Je lui ai demandé d’arrêter, il a continué à me toucher»
Les mois qui suivent, deux autres femmes sont contactées par un enquêteur de la police judiciaire. Des informations lui sont parvenues après le passage de Juan Branco dans l’émission de Cyril Hanouna Touche pas à mon poste, en mai 2021. Sur le plateau, le trentenaire venait de railler les accusations de Marie, entre suffisance et mépris. A cette époque, Charly (1) et Joséphine (1) se connaissent mais ne se côtoient pas. Chacune rapporte néanmoins des faits d’agression sexuelle et de viol, survenus en 2017. Juan Branco est alors candidat aux élections législatives pour La France insoumise en Seine-Saint-Denis. Joséphine le rencontre via une amie en commun : il cherche une vidéaste pour doper sa communication. L’aspirante réalisatrice de 23 ans vient de perdre son père, est en quête d’un projet pour fuir la dépression et rebondir.
Toute la campagne est très informelle : sans locaux ni bureaux, les réunions se font chez Branco, sur son lit. Dans l’équipe de vingtenaires peu qualifiés, la limite est floue entre pro et perso, amitié et séduction. Un soir, après une journée de travail, ils se retrouvent, comme souvent, à deux. «Contrairement à ce qu’il dit, j’ai toujours été honnête, y compris auprès de la police : oui notre relation était ambiguë, on se cherchait un peu, affirme Joséphine. Mais même dans ce contexte, ce n’est pas normal de me toucher comme il m’a touchée. Ce n’est pas dans cet ordre-là que se déroulent les choses.»
Alors qu’ils discutent, proches mais sans aucun contact physique, Juan Branco «a mis sa main dans [sa] culotte», décrit la jeune femme. «Je lui ai demandé d’arrêter, il a continué à me toucher les fesses, je l’ai repoussé physiquement.» Elle se souvient avoir verbalisé son mécontentement. Lui riait, dit-elle, sans la prendre au sérieux, au point de lui proposer de rester dormir – ce qui n’était jamais arrivé. «Il s’est alors vexé de me voir partir.» Après des années à minimiser cette agression sexuelle, elle apprend l’existence d’autres victimes, et prend conscience de la nécessité de prendre la parole : «Je ne suis pas traumatisée, mais je le fais pour les autres.»
Charly, elle, déclare «avoir dû recommencer sa vie à zéro à cause du viol». La jeune femme, qui travaillait dans le cinéma, a dû se réinventer professionnellement après le viol qu’elle dénonce, survenu le 9 novembre 2017. Trois ans plus tard, elle a tiré un trait sur la capitale : «Je ne peux plus dormir à Paris. Je ne viens qu’accompagnée lorsque j’ai un impératif, mais nous ne faisons que des allers-retours.» Charly a rencontré Juan Branco en 2007, en première année de Sciences-Po Paris. A la différence d’autres plaignantes, elle dit n’avoir jamais eu d’admiration pour ce personnage «prétentieux», «qui saoulait déjà avec son lyrisme politico-philosophico-obscur».
«Il surgit dans mon dos»
A cette époque, selon elle, «Branco a peu de potes, et passe son temps dans le bureau du directeur d’alors, Richard Descoings. Il méprisait déjà les autres avec son verbiage emprunté et faussement intelligent», ajoute-t-elle. Lors d’un voyage d’intégration organisé par les étudiants à Berlin, Charly se souvient de Branco proposant à ses camarades des médicaments pour dormir dans le bus de nuit qui les mènent vers l’Allemagne : «Il disait que ça venait de sa mère naturopathe [Dolorès Lopez est officiellement psychothérapeute et exerce dans l’appartement familial du 92 rue de Rennes, ndlr], qui lui fournissait régulièrement des médocs.»
En 2010, la jeune femme cherche un stage dans le milieu du cinéma. Elle demande naturellement à son camarade de promo le contact de son père : le producteur portugais Paulo Branco. Après une première expérience où le contact passe bien – Charly réalise du rédactionnel et assiste Paulo Branco lors de son grand festival à Lisbonne –, elle travaille pour lui jusqu’en 2014, comme assistante et chargée de production. Et devient ainsi une intime de la famille : «Ces années-là, je me suis beaucoup rapprochée de la sœur de Juan, qui faisait partie intégrante de mon groupe d’amis, raconte Charly. Lui nous rejoignait parfois pour des cafés. Nous habitions tous à quelques rues d’écart.» Fragile financièrement, il lui arrive de sous-louer son appartement sur Airbnb, et de dormir chez son amie, rue de Rennes. Elle fait aussi souvent office de DJ aux fêtes mondaines au 92, où se pressent des stars de cinéma, amies du producteur. «Je n’ai jamais été proche de lui, pose Charly. Ce qui m’est arrivé, je ne l’ai pas vu venir.»
Le 9 novembre 2017, elle se rend à une projection. Dans la foulée, l’équipe du film souhaite faire la fête et la joyeuse troupe file au Mikado, une boîte du XVIIIe arrondissement. Pour maximiser leurs chances d’entrer, Charly appelle Juan Branco, qui a ses entrées dans des night-clubs parisiens. Le jeune homme les rejoint. Elle se souvient alors d’un Branco collant, voire oppressif avec les femmes : «Il a tenté d’en embrasser plusieurs sur la bouche sans prévenir, et sur le moment, j’ai pris ça à la rigolade», affirme-t-elle. Il propose de lui payer un cocktail, ce que Charly ne se permet jamais vu ses maigres revenus. Elle accepte et retourne danser. A la sortie de la boîte, Branco suggère de payer le taxi pour Saint-Germain-des-Prés. Au lieu de se faire déposer le premier, il décrète qu’il dormira chez sa mère, rue de Rennes, près de chez Charly donc, qui habite à cette époque rue du Sabot. Il veut prolonger la soirée dans l’appartement familial, qu’elle connaît bien. «C’est terrible parce qu’aujourd’hui je perçois ce qui aurait dû m’alerter, mais sur le moment, on n’imagine évidemment pas qu’un viol peut survenir», dit-elle.
Dans le taxi, elle remarque les rires frénétiques et l’attitude étrange de Branco. Il y a ensuite sa gestuelle invasive, qui la pousse à prendre les escaliers quand lui s’engouffre dans l’ascenseur de la rue de Rennes. «Ce qui m’a rassurée, c’est que sa mère était là», se remémore Charly. Alors que Branco disparaît dans l’une des pièces du long couloir, elle se pose à la fenêtre pour fumer une cigarette, penchée sur le parapet. «La suite se passe hyper soudainement. J’entends du bruit, il surgit dans mon dos, baisse mon pantalon, me pénètre en me tenant fermement par la taille, relate-t-elle. J’ai ressenti un énorme choc, de la terreur, mon corps s’est pétrifié. Il me renverse sur le canapé juste à côté, et je me rappelle l’avoir esquivé de la tête pour ne surtout pas qu’il m’embrasse. Puis, plus aucun souvenir. Au matin, je me réveille dans ce même canapé. Branco était là, le dos tourné, plein de boutons dont je garde une vision cauchemardesque. Me voyant à demi-nue, je me lève direct et me rhabille sur le palier pour ne surtout pas le réveiller. Une fois chez moi, je m’écroule. Une heure plus tard, je lui écris ce texto : “Va en cours” [Branco enseigne alors dans un lycée de Seine-Saint-Denis, ndlr]. Ça paraît absurde, mais c’était une façon de faire la cool, la forte, comme si rien ne s’était passé.» Aujourd’hui, Charly se demande si Branco n’a pas glissé un médicament dans son verre en boîte de nuit.
«Un mec avait mis un truc dans le verre, je crois que c'était lui»
L’histoire de Louise (1), qui a fréquenté Branco «comme des amants et sans rien se devoir» pendant quelques mois entre 2018 et 2019, résonne de manière troublante avec celle de Charly. «On buvait des verres à Saint-Germain-des-Prés, et j’ai dû passer une dizaine de nuits chez lui, contextualise la jeune femme. Dans l’ancienne garçonnière de son père sur l’île Saint-Louis, il fait le militant engagé, mais il a une vie de riche du Quartier latin.» Comme toutes celles qui se sont confiées à Libération, elle rapporte l’obsession de Juan Branco pour le vouvoiement. Y compris dans l’intimité. Mais aussi sa paranoïa envahissante, ses mensonges permanents, ses commentaires blessants, ses crises de colère quand tout ne va pas dans son sens. Des comportements «toxiques», un jeu de pouvoir. Louise reprend le fil : «Il avait notamment un rapport très ambivalent aux préservatifs : c’est le seul mec, dans ma vie, qui a réussi à m’imposer de ne pas en mettre. Lors de deux rapports, il a insisté lourdement jusqu’à ce que je cède. Une autre fois, il l’a enlevé pendant l’acte sans mon accord.»
Une nuit, après «un ou deux verres» avec des amis, elle le rejoint dans un premier club. «Je prends une autre bière. Puis on part danser ailleurs, retrace-t-elle. Là, il me propose un cocktail à base de tequila. Je refuse car je n’aime pas l’alcool fort mais je termine les trois dernières gorgées du sien. Mon dernier souvenir de la soirée : il est 5 heures du matin et je veux partir.» Trou noir. Louise n’a jamais retrouvé la mémoire. Ce dont elle est sûre, c’est de s’être réveillée chez lui, dans son lit, nue. Lui aussi. Parce qu’elle se sent vaseuse, elle se blâme d’abord d’avoir trop bu. «J’ai rassemblé mes affaires. Il m’a juste dit : “Si j’étais vous, je prendrais une pilule du lendemain” et j’ai compris qu’on avait eu un rapport non protégé à mon insu.» Elle quitte l’appartement, sans rien dire. Dans la rue, dans l’air froid de février, elle réalise avoir les symptômes d’une descente de drogue. Pas d’une gueule de bois.
«J’ai refait le calcul de ce que j’avais bu, cela n’expliquait pas mon black-out, dit-elle encore. A ce moment-là, j’ai pensé qu’un mec avait mis un truc dans le verre. Maintenant, je crois que c’était lui.» Elle n’a jamais confronté Branco sur cet épisode : «J’ai mis du temps à comprendre que ce n’était pas de ma faute, moi qui faisais beaucoup la fête. C’est dur d’accepter qu’on n’a pas eu le contrôle sur son corps, qu’on se sent salie.» Louise, pourtant mise en contact avec les enquêteurs, a refusé de faire une déposition. «Par confort, par lâcheté, justifie-t-elle. Ses textes publiés quelques mois plus tard m’ont donné raison, c’était si diffamant, si humiliant, j’étais horrifiée. Je veux témoigner pour protéger d’autres femmes, mais pas voir mon nom dans ce dossier.»
Une appréhension évidente. Après les publications et messages insultants de 2023, vus et partagés par des dizaines de milliers d’internautes, toutes les femmes visées se sont vues prescrire des incapacités totales de travail (ITT) allant de 8 à 21 jours. En réaction à des menaces de mort reçues sur les réseaux suivies d’une altercation dans la rue, Marie a déménagé à l’étranger, dans un pays dont elle souhaite taire le nom, à plusieurs heures de vol de la France. Ses avocats, Nicolas Paganelli et Charles-Elie Martin, se disent profondément choqués par le comportement de Branco. Il aura, selon eux, «affecté durablement l’équilibre psychologique de [leur] cliente, avec des répercussions directes sur sa carrière et sa santé, par son attitude en trois ans et demi de procédure».
Car Juan Branco n’intimide pas que sur les réseaux. En trois ans, il a assigné presque tous les experts auteurs des rapports psychologiques de la procédure liés aux violences sexuelles. Il a aussi déposé plainte contre une policière suspectée de partialité, en a fait de même contre la greffière de la juge d’instruction, qu’il accuse «de faux et usage de faux», et a enfin dénigré la magistrate intuitu personae. En outre, près d’une trentaine de notes, signées de la main de Branco ou de ses conseils, souvent très bavardes, ont été versées. «C’est un cas très particulier», observe, las, une source judiciaire.
Ces derniers jours, Branco a également repris sa croisade en ligne. Il s’est d’abord déclaré, mardi matin, candidat à l’élection présidentielle de 2027, en postant sur les réseaux sociaux une photo de lui en noir et blanc sous la mention : «On y va ou pas ?» Puis il a signé un monologue violent et très confus sur les affaires qui le visent. Objectif : instiller à nouveau l’idée d’un complot du pouvoir politique. «Ils me veulent mort», écrit-il, certain que «le ministre de l’Intérieur, le président du tribunal de Paris, le procureur général, et enfin le premier président de la cour d’appel de Paris ont, d’un seul tenant, demandé [son] élimination judiciaire définitive au bâtonnier de Paris».
Un timing à nouveau troublant. La veille, Libération lui avait adressé des questions écrites, afin de recueillir sa version sur les faits pour lesquels il est mis en cause. Auprès de sa communauté, Branco larmoie encore, mardi : «Jamais une telle agglomération de pouvoirs ne s’était, en France, réunie pour abattre un avocat.» Le cadre d’une énième ruade était posé : l’enquête de Libération serait la nouvelle démonstration d’un pouvoir voulant barrer son chemin glorieux vers l’Elysée. Seul contre tous.
(1) Les prénoms ont été modifiés.