....................................La quantité de produits partis en fumée lors de l’incendie à Rouen revue à la hausse...................................
Une grande partie du site d’une entreprise voisine a également brûlé, le 26 septembre. Plus de 4 000 tonnes de « produits Lubrizol » y étaient stockées.
Depuis l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, classée Seveso « seuil haut », dans la nuit du 25 au 26 septembre, chaque communication des autorités amène autant d’éclaircissements que de nouvelles zones d’ombre. Lors d’une conférence de presse organisée vendredi 4 octobre en fin d’après-midi, elles ont ainsi, au milieu d’un certain nombre de résultats d’analyses rassurants, annoncé que la quantité de produits partis en fumée n’était pas de 5 253 tonnes comme communiqué il y a quelques jours.
Ce chiffre ne concerne que ce qui a brûlé sur le site même de Lubrizol, alors qu’une grande partie du site de l’entreprise voisine, Normandie Logistique, non classée Seveso, a également été ravagée par les flammes ; ce qui n’était pas apparu jusqu’alors de façon si explicite. Sur ses trois entrepôts de stockage, contenant 9 050 tonnes de marchandises, un a entièrement brûlé et deux ont été partiellement détruits. Or, contrairement à Lubrizol, l’entreprise n’a pas été capable à ce jour de dire précisément quels produits avaient brûlé et en quelle quantité.
« Mais, attention, ce n’est pas le même type de produits qu’à Lubrizol », s’est empressé de préciser le préfet de Normandie, Pierre-André Durand. « Ce site, créé en 1947, est un peu ce qu’on appelait avant des “magasins généraux” : vous y trouvez aussi bien de la gomme arabique [un émulsifiant] que de la bauxite pour faire de l’aluminium », a-t-il d’abord expliqué.
Des produits « de chez Lubrizol » brûlés sur le site voisin:
Avant de déclarer quelques minutes plus tard, à la surprise générale et de façon presque anodine, que Normandie Logistique hébergeait également des produits « de chez Lubrizol ». « Ils étaient là de manière déportée, avant d’être rapatriés sur le site de Lubrizol », a précisé le préfet, avant d’annoncer une enquête administrative pour savoir si cette situation était « régulière ou pas ». Etaient également stockés des goudrons et de l’asphalte venant de chez Total.
Pressées par les journalistes, les autorités ont reconnu qu’il y avait là « un point de vigilance » et des questions encore sans réponse : quelles étaient la quantité et la nomenclature précise des produits qui ont brûlé ? Quid de leur conditionnement ? Leurs conditions de stockage répondaient-elles aux normes de sécurité drastiques imposées sur le site de Lubrizol ? Les autorités avaient-elles parfaitement connaissance de cette situation ?
« L’enquête administrative permettra de dire si la combinaison des nomenclatures, des quantités et du régime juridique aboutit à une situation bien régulière. Jusqu’ici nous n’avons pas d’élément qui permette de dire de manière immédiate qu’il y a eu une grosse irrégularité », a temporisé Patrick Berg, directeur régional de l’environnement, de l’aménagement et du logement.
En attendant que l’entreprise fournisse les réponses à ces questions, les autorités ont mis en ligne à des fins de « transparence » l’inventaire des produits stockés. On y apprend ainsi que 4 157 tonnes sont des « produits Lubrizol », répartis dans les trois entrepôts. La préfecture explique qu’il s’agit de « matières premières et des produits finis », ce qui ouvre une infinité de possibilités. Il est question de « 12 700 fûts », de 3 000 litres de gazole non routier (combustible pour engins de manutention) ou encore de 63,6 tonnes de bitumes, sans que l’on sache quelle part de ces produits a brûlé.
L’information a fait vivement réagir les associations écologistes, très mobilisées depuis une semaine. « On nous a parlé de 5 000 tonnes, et finalement c’est peut-être le double !, tonne Jacky Bonnemains, le président de l’association Robin des bois, une des plus anciennes associations de protection de l’environnement. Je ne comprends pas que la Dreal [direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement] n’ait pas inclus Normandie Logistique dans la zone Seveso pour la soumettre à des contrôles. » Peu de chances que ce flou apaise l’inquiétude très vive des habitants de l’agglomération.
Deux communes portent plainte:
Plus tôt dans la journée, deux communes des environs, Mont-Saint-Aignan et Bois-Guillaume, ont d’ailleurs porté plainte pour mise en danger de la vie d’autrui, comme l’a révélé l’Agence France-Presse (AFP). « D’ores et déjà, cet incendie nous cause préjudice. Il a fallu nettoyer les cours d’école à plusieurs reprises, changer les bacs à sable. Nous allons aussi vider et changer l’eau de notre piscine extérieure », a expliqué Catherine Flavigny, maire Les Républicains (LR) de Mont-Saint-Aignan, commune de 19 000 habitants touchée par l’incendie.
« Nous appliquons le principe de précaution, a expliqué à son tour à l’AFP le maire LR de Bois-Guillaume (13 000 habitants), Gilbert Renard. Des traces de suie et de déchets brûlés ont été signalées dans plusieurs quartiers de la commune. »
224 passages aux urgences:
De son côté, l’agence régionale de santé (ARS) de Normandie a informé que 224 personnes s’étaient présentées aux urgences hospitalières pour une pathologie « en lien » avec l’incendie. Huit ont été hospitalisées, et une l’était encore à 18 heures, rapporte l’ARS.
Le directeur général de l’alimentation, Bruno Ferreira, a noté que 187 prélèvements de produits agricoles et alimentaires avaient été effectués depuis l’incendie dans la région Normandie et dans les Hauts-de-France et qu’un « premier point » serait fait en fin de semaine prochaine sur la suite à donner aux restrictions de commercialisation. « Nous avons besoin d’avoir plusieurs séries de résultats avant de pouvoir conclure », a expliqué M. Ferreira.
La juge des référés du tribunal administratif de Rouen a, quant à elle, nommé un expert en produits chimiques et industriels pour procéder à « un constat des conséquences environnementales » de l’incendie. Cette mission d’expertise a pour objet de « préserver d’éventuelles preuves qui pourraient permettre aux parties de déterminer les analyses et études complémentaires à mener ». Le tribunal a notamment été saisi par l’association Respire, représentée par l’ancienne ministre de l’environnement Corinne Lepage.
Vers une commission d’enquête parlementaire au Sénat:
Alors que de nombreux habitants critiquent le manque de transparence des autorités après l’incendie, le monde politique est à la manœuvre. Le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, a déposé une proposition de résolution, cosignée par l’ensemble des autres présidents de groupes politiques, afin de créer une commission d’enquête transpartisane. Cette proposition sera examinée en commission, puis soumise au vote des sénateurs la semaine prochaine, probablement jeudi.
« L’objectif de cette commission d’enquête sénatoriale est double, a fait savoir le groupe LR. Evaluer les dégâts environnementaux, sanitaires et économiques de l’incendie, mais également comprendre les conditions dans lesquelles l’Etat contrôle les installations classées et prend en charge les accidents qui y surviennent. »
Alors que l’Assemblée nationale a déjà ouvert une mission d’information, « le Sénat fait le choix de créer une commission d’enquête, car celle-ci dispose de pouvoirs élargis ». Mise en place pour une durée maximale de six mois, elle sera composée de 21 sénateurs, et le Sénat va mandater trois cabinets scientifiques pour l’accompagner dans ses travaux.
Source:Le Monde.